• Emmanuel Macron : Janus plutôt que Jupiter ?

    Depuis qu’il est Président de la République, Emmanuel Macron a d’emblée adopté une posture « jupitérienne ». Ou plutôt il l’a fait savoir. Urbi et orbi.

    Jupiter, c’est le roi des dieux dans la mythologie romaine. Le boss. Le patron. Celui qui trône tout en haut de l’Olympe et qui porte un regard protecteur et bienveillant sur ses sujets. Ceux qui sont tout en bas.

    Jupiter, c’est le dieu du tonnerre et de la foudre. Le message est clair : il ne faut pas le chercher.

    Mais à y regarder de plus près, Emmanuel Macron n’a-t-il pas plutôt un côté Janus ?

    Janus, le dieu romain à deux têtes, l’une qui regarde le passé et l’autre l’avenir. Un dieu à double personnalité.

    Car, s’il n’est pas au sommet de l’Olympe depuis très longtemps, le Macron candidat est bien différent du Macron président.

    Quelques exemples.

    Durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron a usé et abusé des médias pour se mettre en scène. Macron sympa, bosseur, convivial, proche des gens. Macron high tech. Macron amoureux. Macron à l’écoute de la jeunesse. Macron protecteur des plus faibles.

    Il a ouvert ses bureaux et son équipe à une foultitude de journalistes. Tout était bon pour présenter le jeune candidat sous des airs sympathiques et abordables. Entre selfies et confidences à gogo, mises en scène de la vie quotidienne avec son épouse ou interviews à la chaîne, il fallait inonder les médias des images et des paroles du jeune postulant à la magistrature suprême. Une communication réglée comme du papier à musique.

    Une fois élu, Emmanuel Macron a changé du tout au tout.

    Il a fait sienne la théorie de la parole rare, chère à François Mitterrand. Il prend d’ailleurs ainsi le parfait contre-pied de son prédécesseur à l’Elysée, François Hollande, qui ne perdait pas une occasion de commenter l’actualité et sa propre action, auprès des journalistes notamment.

    Si la communication du Chef de l’Etat est toujours parfaitement huilée, c’en est fini des journées portes ouvertes à l’Elysée. C’en est également fini des intentions aimables à l’égard des journalistes. Il ne se passe pas une semaine sans que Christophe Castaner, porte-parole du Gouvernement, ne mette en garde la presse, de façon plus ou moins discrète.

    A l’issue du dernier Conseil des ministres, Christophe Castaner a ainsi demandé aux journalistes « de ne pas chercher à affaiblir » Muriel Pénicaud. Actuellement en première ligne pour mener à bien la réforme du Code du Travail, la ministre du Travail est en effet dans le collimateur de la justice pour une affaire de non respect présumé du droit de la commande public. Ainsi donc, les journalistes qui écriraient sur cette affaire chercheraient à déstabiliser une ministre. Voire à affaiblir le pays tout entier. Diantre. Les gentils journalistes d’hier seraient subitement devenus méchants aujourd’hui ? Ou tout simplement moins utiles ?…

    De même, au début du quinquennat, le service de presse de l’Elysée a tenté d’imposer certains journalistes, et d’en écarter d’autres, pour accompagner le Chef de l’Etat dans ses déplacements. Histoire de s’assurer du récit des pérégrinations présidentielles de par le monde. Histoire également de montrer à ceux qui auraient des difficultés pour interpréter la complexité de la parole élyséenne et en extraire la substantifique moelle qu’ils pourraient très bien ne plus être des prochains déplacements.

    Enfin, des consignes de discrétion ont été imposées à tous les membres du Gouvernement, provoquant l’ire et l’incompréhension des médias. Lesquels sont passés de la profusion d’informations à la portion congrue en à peine quelques semaines…

    Le Macron prolixe et volubile de la campagne a laissé la place au Macron méfiant vis-à-vis de la presse, des radios et des télés. Deux personnalités dans un même être.

    Jupiter-Macron n’est-il pas également un peu schizophrène quand il se permet de critiquer le récent audit de la Cour des Comptes sur les finances publiques ?

    On le sait, jeudi 29 juin, les magistrats financiers ont publié un document à charge sur le dernier budget du quinquennat de Hollande. Cet audit a été commandé par Emmanuel Macron himself dès son arrivée à l’Elysée.

    La démarche politique est cousue de fil blanc. Il s’agit de montrer aux Français que la situation financière dont on hérite est due à la précédente équipe. Il faut expliquer aux citoyens que les décisions impopulaires qu’on va prendre ne sont pas de notre fait, mais bien de la responsabilité de ceux qui nous ont précédés. Que du très classique en politique.

    Or, si la situation financière présentée par la juridiction de la Rue Cambon est bien catastrophique, Emmanuel Macron en est pour partie responsable. Si ce n’est pas lui qui a préparé le budget 2017 « insincère » que décrivent les magistrats financiers dans leur audit, il était quand même le conseiller économique de François Hollande à l’Elysée, puis le ministre de l’Economie de l’époque. Donc aux premières loges. Emmanuel Macron n’a en effet quitté le Gouvernement qu’à la fin du mois d’août 2016 pour se lancer dans sa quête élyséenne.

    Le bilan de François Hollande, c’est donc un peu le sien. Le projet de budget 2017, c’est donc un peu son œuvre.

    Celui qui a participé à la catastrophe critique un bilan dont il est co-responsable. Deux visages.

    Dernier exemple de la duplicité d’Emmanuel Macron, la nomination d’Edouard Philippe à Matignon.

    Adepte du « ni de droite ni de gauche » et favorable à prendre ce qui se fait de mieux dans chaque camp, le Chef de l’Etat s’est voulu transgressif en nommant un Premier ministre issu des rangs des Républicains.

    Vouloir instaurer un esprit de concorde dans le pays, dépasser les clivages traditionnels, la démarche est intéressante, le projet ambitieux.

    Mais alors pourquoi Emmanuel Macron passe-t-il son temps à savonner la planche de son Premier ministre, clairement réduit à un rôle de collaborateur, voire de faire-valoir ?

    Pourquoi l’omniprésident a-t-il décidé de réunir le Congrès du Parlement sous les ors de Versailles le lundi 3 juillet, soit la veille de la déclaration de politique générale d’Edouard Philippe au Palais-Bourbon ? Pourquoi désacralise-t-il ainsi l’acte fort de son Premier ministre si ce n’est pour décrédibiliser sa parole ?

    Emmanuel Macron n’est décidément pas Jupiter. Je le vois en Janus, aux deux visages diamétralement opposés.

    Oui, décidément, le Président Macron est assurément bien différent du candidat Macron.